La déprime des marchés financiers pèse lourdement sur les cours des céréales. Une tendance baissière qui devrait durer, estime Michel Portier, expert en cours et marchés et directeur de la société de conseil Agritel. Selon lui, il faudra attendre le printemps prochain pour espérer voir les prix remonter.
Quelles sont les répercussions de la crise financière sur l'évolution actuelle des cours des céréales ?
Michel Portier : Cette crise financière est inédite, très violente. On peut évaluer son impact sur le cours des céréales à environ 20 € la tonne. Jusqu'au 25 septembre, la baisse était strictement liée aux fondamentaux du marché, notamment à une récolte pléthorique au niveau mondial. Nous étions alors à des prix voisins de 160 €/t pour le blé. Ensuite, les prix ont décroché et ont perdu 20 € en quelques jours, strictement à cause de la crise financière.
Ce phénomène s'explique d'abord par la réaction des fonds de pension américains. Ces fonds ayant besoin de liquidités, ils ont vendu leurs positions sur les matières premières agricoles pour récupérer les dépôts de garantie. D'où une baisse directe des cours mondiaux.
L'autre conséquence de la crise bancaire est la baisse des crédits accordés par les banques aux acheteurs. La plupart des gros importateurs de céréales, comme l'Égypte, financent totalement leurs achats avec du crédit. Ils ont donc été obligés de freiner, voire de stopper leurs achats de matières premières agricoles, entraînant un ralentissement des transactions au niveau mondial.
A cela s'ajoute un ralentissement de l'activité dans des secteurs comme l'amidonnerie, la fabrication d'aliments du bétail… Cette baisse tangible de l'activité agro-industrielle, même en Europe, accentue la chute de la demande et donc des prix. Au niveau mondial, nous constatons également une réduction de la consommation liée à la baisse du pouvoir d'achat. Dans les pays touchés par la récession, les consommateurs se tournent vers les protéines végétales, moins chères que les produits animaux. Or nous savons que l'essentiel de la hausse du prix des céréales se fait par la demande en protéines animales (Il faut plus de 2 kg de céréales pour produire 1kg de poulet).
Peut-on espérer une nouvelle hausse des cours des céréales dans les semaines à venir ?
M.P. : La tendance baissière actuelle risque de persister, à court et moyen terme, car nous n'avons encore rien vu de la récession économique ! Si la crise bancaire et financière s'affiche au grand jour, le ralentissement de l'activité économique en Europe va seulement se faire sentir dans les semaines et les mois à venir. Cette crise sera à son paroxysme en 2009, mais aura des séquelles sur 2010. En 2011, si tout va bien, on pansera les plaies .... La demande en matières premières agricoles ne devrait donc pas repartir avant quelques années.
Les cours pourraient toutefois rebondir au printemps prochain suite à d'éventuels incidents climatiques dans certains pays producteurs (comme l'Australie) ou à une baisse des semis. Pour que le système s'inverse, il faut compter un cycle de production. Si les prix restent bas et les charges hautes, les agriculteurs décideront logiquement de diminuer leurs semis. On voit très peu ce phénomène en Europe, du fait de la PAC, mais dans certains pays, comme aux USA, le marché est très réactif.
Le rééquilibrage des prix pourrait donc se faire par une baisse de l'offre, soit par des causes naturelles, soit par une baisse des emblavements. Deux phénomènes qui, dans tous les cas, ne se feront sentir qu'au printemps prochain.
A partir de quels niveaux de prix, en blé et maïs, peut-on estimer que la rentabilité de ces productions n'est plus assurée en France ?
M.P. : La rentabilité du blé comme du maïs, aux niveaux de prix actuels, n'est déjà plus assurée. Nous estimons qu'en dessous de 145 euros la tonne de blé, l'agriculteur ne couvre plus ses charges et ce, en tenant compte des aides PAC. Et la chute des prix n'est pas finie. Il n'y a pas de limite à la baisse sauf le prix d'intervention qui est de 110 €/t. Ce n'est pas la première fois que l'on travaille à contre-marge mais c'est la première fois que la chute est aussi violente. Passer de 300 €/t à moins de 150 € en un an, c'est du jamais vu !
Les céréaliers qui ont suivi nos conseils ont anticipé la crise et la plupart ont vendu 60% de leur blé ou colza avant récolte. Mais il a encore des agriculteurs qui n'ont rien vendu. Malheureusement, il ne faut pas qu'ils s'attendent rapidement à des jours meilleurs.
Il y aura des problèmes de trésorerie dans les exploitations céréalières, c'est inévitable. D'autant que, vu les niveaux de revenus de la campagne précédente, le réflexe d'investissement a été important. En 2009, les agriculteurs vont devoir rembourser, non seulement les crédits réalisés, mais aussi toutes les charges fiscales et sociales basées sur le revenu de l'année précédente.
Source : Plein champ du 23/10/08